Face à ce renouveau de la peinture « primitive », nous sommes quelque peu gênés; Gênés car les mœurs ont changé. Le marchand d'art Paul Guillaume déclarait en 1920 : « L’Art nègre est le sperme vivificateur du XXe siècle spirituel [...] c’est un bonheur de ce siècle d’avoir fait émerger de l’antique Afrique les splendeurs d’une statuaire dont le règne ne fait que commencer ». Aujourd'hui, les missions coloniales ethnologiques ont cessées, Dakar Djibouti et consors n'étant à présent plus que les lambeaux du souvenir. Picasso, Matisse et bien d'autres artistes du Bateau-Lavoir s'étaient passionnés par les objets du musée d'ethnographie du Trocadéro, qui dès son ouverture, permit à un grand nombre d'artistes d'avant-garde de côtoyer les découvertes issues des colonies et expéditions , favorisant dès lors la création d'un nouveau langage artistique et esthétique. Marie-Laurence Bigard se découvre un amour pour ces formes primitives dans les années 80 à la lumière des musées d'art contemporain, instaurant un nouveau dialogue avec les arts dits « primitifs ». L'exposition au MOMA par William Rubin « Which are modern, which are primitiv » en 1984 marqua le début de ce renouveau artistique et de ce langage préoccupé par la représentation concrète de toutes les faces sur une surface en 2D. A présent, le discours ethnocentrique du début du XXème siècle a cédé la place à une esthétique formelle, empreinte de ces références aux avants-garde parisiennes.Attirés par la couleur, par les formes, le tourbillonnement visuel et ces visages de Picasso, interminables, inextricables, mêlés, entremêlés, de cette cage aux fauves surgit bien d'autres références que celles, inévitables, du peintre cubiste espagnol.
« J'assume! ». Voici ce que réponds Marie-Laurence Bigard lorsque inévitablement, l'on établit une comparaison directe avec l'œuvre de Picasso. Loin de Paul Guillaume et du musée d'ethnographie, loin dans l'espace, loin dans le temps, les couleurs restent vives, les visages décomposés, éclatés, livrés aux expérimentations les plus diverses de l'artiste, les corps disloqués,agrandis, cernés d'un trait noir et gras. Bigard joue à Pechstein (la violence visuelle en moins), balançant les pots de peinture au visage du public, les invite dans un univers intime incarné par la violence formelle des traits et de la couleur.
L'artiste prend plaisir à décortiquer et déconstruire les tableaux de Picasso et de Matisse, déformant ainsi les « inviolables ».
L'artiste peintre pourrait comme bien d'autre se laisser aller à la reproduction pure et dure de ses modèles. Mais là où Bigard dénote dans le paysages des « primitifs actuels », c'est dans la réinterprétation des thématiques augurées par Matisse ou Picasso : danse, sujets religieux, Bigard tranche et prend le parti de peindre des sujets joyeux dont les sourires se perdent dans le tohu-bohu visuel. L'artiste réinvente également la vie de ses peintres phares en mettant en scène Picasso peignant Gauguin ou encore La mort de Picasso et prend des libertés correspondant à sa façon de peindre et de voir l'histoire de l'art, décloisonnant les genres, les individus afin de laisser s'exprimer selon J.Monnot, la violence formelle à la recherche d'un monde intime. « Les gens et les galeries réagissent assez bien à mon travail, peut-être parce qu'ils apprécient ceux qui m'inspirent » témoigne l'artiste. Gageons que Marie-Laurence Bigard saura se renouveler, continuer son discours muet de la recherche d'une esthétique intemporelle et de l'incarnation d'un monde intime.
Ombeline DUPRAT

Marie-Laurence Bigard a exposé ses œuvres dans de nombreux espaces toulousain comme l'Espace St Jérome ou encore la Galerie des Carmes.

